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Méthodes de lecture: la fin de la guerre?

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Comment garantir les meilleures conditions d’apprentissage de la lecture ? En misant sur l’enseignement du « code », c’est-à-dire des correspondances entre les sons et les lettres, et ce dès le tout début du CP, répond la plus importante étude menée en France sur ce sujet, dont les premiers résultats sont divulgués mardi 15 septembre. En outre, le rythme de cet enseignement doit être rapide pour, contrairement à l’idée reçue, ne pas désavantager les élèves les plus faibles.

Ce sont deux des conclusions qui ressortent de l’étude « Lire et écrire », financée par le ministère de l’éducation nationale et conduite sous l’égide de l’Institut français de l’éducation (ENS de Lyon) par le chercheur Roland Goigoux, professeur à l’université Blaise-Pascal Clermont-II. Une étude qui, peut-on lire dans sa présentation, « souhaite concourir à éteindre la guerre des méthodes », répercutée depuis trente ans dans les médias sous la forme d’une opposition schématique entre « globale » et « syllabique », sans réalité tangible dans le quotidien des classes.

 

 

Une controverse ancienne

La méthode syllabique est fondée sur le décodage des signes alphabétiques, d’où son appellation familière – et critiquée par les chercheurs, qui la trouvent réductrice – de « b.a.-ba ».

La méthode globale se base sur la reconnaissance visuelle des mots « photographiés » par les enfants pour être ensuite mieux repérés. En vogue dans les années 1980, la méthode globale a rapidement été discréditée.

Le clivage s’est ensuite déplacé entre la méthode syllabique et les approches dites « mixtes », majoritairement pratiquées en classe. Reste qu’il y a beaucoup de façons de faire du « syllabique » et une infinité de combinaisons du côté « mixte ».

Le débat est aussi politique, surtout depuis que Gilles de Robien, ministre de l’éducation de 2005 à 2007 au sein du gouvernement de Dominique de Villepin, a promu comme seule bonne méthode la « syllabique ».

C’est justement dans ce quotidien que l’étude nous plonge : celui de 131 classes et 2 507 élèves de CP, observés durant l’année 2013-2014 par une équipe de 60 chercheurs et leurs doctorants qui, entre autres données, ont enregistré 3 000 heures de vidéo. L’objectif : identifier « les pratiques les plus bénéfiques aux élèves socialement défavorisés, ceux dont les premiers apprentissages sont le plus dépendants de l’intervention scolaire ». Ceux aussi que l’on retrouve nombreux, à l’issue de l’école primaire, parmi les 15 % à 20 % d’élèves en échec lourd.

Une conclusion contre-intuitive

Le constat du caractère primordial de l’enseignement précoce et explicite du code, déjà partagé dans la communauté des chercheurs depuis une conférence de consensus en 2003, n’a cessé de se renforcer depuis. Il est confirmé de la manière la plus nette par cette étude. Ce doit être fait « dès le premier jour de CP », dit Roland Goigoux. Et à un tempo soutenu : l’étude constate que le fait d’enseigner plus vite plus de correspondances entre les sons de la langue (les « phonèmes ») et les groupes de lettres qui les transcrivent (les « graphèmes ») « influence significativement et positivement l’ensemble des élèves et bénéficie nettement aux élèves initialement faibles qui sont pénalisés par un début tardif ou un tempo trop lent ». Cette conclusion est d’autant plus forte qu’elle est contre-intuitive et prend à revers la culture dominante chez les enseignants, souvent convaincus qu’il ne faut pas aller trop vite afin de ménager les élèves qui ont du mal.

De même qu’il n’y a pas de méthode idéale, il n’y a pas de portrait-robot de l’enseignant le plus efficace, affirme l’auteur de l’étude

La question des textes utilisés comme supports de lecture – les manuels, mais pas exclusivement – est elle aussi posée. Roland Goigoux appelle à les diversifier : des textes entièrement déchiffrables pour « faire des gammes », d’autres pour travailler la compréhension, d’autres à faire déchiffrer par la classe. Car les apprentissages, explique le chercheur, sont favorisés par l’étude de textes directement déchiffrables par les élèves.

Comme l’insistance sur le code – là où les conceptions issues des années 1970 et 1980 insistaient sur le sens –, cet avantage attribué par l’étude au « déchiffrable » sonne comme une approbation donnée aux partisans des méthodes dites syllabiques, qui martèlent depuis longtemps ces arguments et ne se priveront pas de le rappeler.

Pour autant, l’étude refuse d’affirmer la supériorité d’une méthode sur une autre, notamment en rappelant qu’il ne suffit pas de déchiffrer un texte pour le comprendre. Ainsi, les élèves qui comprennent mal un texte qu’on leur donne à lire ne comprennent pas mieux le même texte qui leur est lu, et ne se heurtent donc pas à un problème de décodage. Un travail spécifique sur la compréhension, « qui existait parfois en maternelle sans que les élèves sachent décoder et qui reprend trop tard au CE2 », serait donc à développer.

 

« Une alchimie » adaptée à la classe

De même qu’il n’y a pas de méthode idéale, « il n’y a pas non plus de portrait-robot de l’enseignant le plus efficace », affirme Roland Goigoux. Si, sur les 131 classes observées, une vingtaine se distinguent par des résultats nettement supérieurs, on y trouve des professionnels « très différents, pratiquant tous les styles pédagogiques ».

Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller estiment qu’on a dévalorisé les aspects techniques de l’apprentissage au profit de « conceptions intellectualistes »

En revanche, le groupe, lui aussi d’une vingtaine de classes, qui a les moins bons résultats n’utilise presque pas de manuels centrés sur l’étude du code. L’enseignant de CP efficace est celui qui, selon Roland Goigoux, pratique « une alchimie » adaptée à sa classe, en consacrant du temps à la fois au code, à l’écriture, à la lecture à haute voix, au vocabulaire, à développer la familiarité avec les livres… Cet enseignant-là, relève-t-il, est « le même qui, par ses compétences générales, obtient l’engagement de ses élèves ». C’est aussi ce qui explique la faible variation des performances des élèves relevée sur l’ensemble des classes observées. L’étude assume d’ailleurs à ce propos un biais de l’échantillon, constitué de maîtres expérimentés.

Ceux-ci consacrent à la lecture et l’écriture une durée moyenne hebdomadaire moyenne de 7 heures et 22 minutes, « hors temps morts » – un temps de travail correspondant, peu ou prou, aux heures prescrites dans le cadre des programmes. De quoi rassurer les familles, promptes à interroger l’efficacité des méthodes ?

Roland Goigoux souhaite, lui, que les débats s’apaisent. Il a pour lui d’être écouté des professeurs des écoles, mais sa position d’expert reconnu par l’institution ne lui vaut pas que des sympathies. Il incarne une orientation parmi d’autres, éloignée par exemple des thèses de Stanislas Dehaene, figure de proue des neurosciences. Dans un autre registre, Réapprendre à lire (Seuil), un livre paru en cette rentrée sous la plume de deux chercheuses, Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, estime qu’on a dévalorisé les aspects techniques de l’apprentissage au profit de « conceptions intellectualistes ». Le sujet « lecture » reste sensible.

 

  • Mattea Battaglia
    Journaliste au Monde
Mise à jour le Jeudi, 17 Septembre 2015 08:42  

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